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mardi 19 sept. 2006

ENT : Usagers réguliers ou utilisateurs potentiels ?

Je profite de l'annonce de faite lors du discours de rentrée par le Ministre lui même à propos des usages des ENT pour tenter de clarifier les termes utilisés et explorer un peu avant les évaluations qui sont proposées.

La source de base est disponible sur le web :
Plan en faveur des technologies de l'information appliquées à l'éducation
Discours - Gilles de Robien 14/09/2006

Je cite ici l'extrait qui m'intéresse :
"Rappelons qu'aujourd'hui 300.000 élèves du secondaire utilisent couramment les E.N.T.
C'est déjà bien, mais nous devons faire mieux et aller plus vite, notamment pour équiper les écoles primaires, où les espaces numériques sont encore insuffisamment développés."

Je ne suis pas certain de partager le même sens pour ces termes "utilisent couramment" surtout quand j'observe ce qui se passe sur le terrain (en particulier celui du supérieur mais pas seulement).

Peut-être serait il utile de nous mettre d'accord sur les termes utilisés et de se poser quelques questions ?

Ainsi le verbe "utiliser" sur le Petit Robert renvoie à la notion de "pratiquer" dont le 3ème sens nous intéresse particulièrement : "Employer (un moyen, un procédé), avoir (une activité, un comportement), d'une manière habituelle."

L'utilisation du terme "couramment" ("sans difficulté, avec aisance, naturel" et "d'une façon habituelle, ordinaire" toujours d'après le Petit Robert) renforce l'affirmation que 300 000 élèves de notre pays, leurs enseignants et sans doute leurs parents emploient de façon "habituelle et ordinaire, sans difficulté" des outils numériques pour exercer leur activité quotidienne (construire des connaissances et acquérir des savoir-faire dont apprendre à apprendre).

Comme on le verra plus bas, ce nombre me parait excessivement élevé et ceux qui l'on proposé au Ministre n'emploient sans doute pas ces termes de la même façon que moi.

Il est possible que 300 000 comptes aient été créé dans le cadre des expérimentations en cours depuis prés de 2 ans. Il me paraît peu probable que ces 300 000 comptes créés soient "utilisés couramment".

Pourquoi ?

Je circule dans de nombreuses régions et départements et je dispose de données chiffrées dans les usages d'ENT dans le Supérieur. c'est ce qui m'amène à m''interroger sérieusement sur l'utilisation de ces termes.

Nous suivons depuis la rentrée 2003 la montée en charge de l'usage des ENT dans le Supérieur en Région Rhône-Alpes.

Nous avons en effet suivi les requêtes du ministère en plaçant des indicateurs Xiti (visibles par le Ministère) et en ajoutant de nombreux indicateurs.

Une observation de ces sources statistiques fiables permettent de constater que les meilleurs scores obtenus sont proche de 50 % d'utilisateurs réguliers par rapport aux comptes créés.

Je fais l'hypothèse que, pour obtenir ces scores, un ensemble de conditions doivent être réunies sur une période suffisamment longue dans une organisation éducative.

Qu'est ce qu'un utilisateur régulier pour moi : c'est un utilisateur qui se connecte en moyenne 2 fois par jour ouvré soit entre 10 et 12 fois par semaine (par exemple une fois pour de la vie scolaire et une fois pour son bureau virtuel par exemple ou pour des documents).

Ainsi à l'Université Lumière Lyon 2, qui dispose d'un ENT pleinement fonctionnel depuis septembre 2003, il y a de l'ordre de 30 000 comptes actifs dans l'annuaire (étudiants, enseigants et personnels). Entre 14 000 et 18 000 utilisateurs différents se connectent par jour à l'ENT et les utilisateurs ont en moyenne par semaine de l'ordre de 10-12 sessions différentes.

Pour arriver à ce résultat, l'université Lumière Lyon 2 a mis en place de façon suivie depuis 4 rentrées un ensemble d'actions cohérentes :
1- elle a choisi des outils qui correspondent au public cible et les améliore sans cesse sur la base de leurs remarques (briques applicatives et socle)
2- elle a mis en place des stratégies de formation et d'accompagnement très lourdes : plus de 22 000 étudiants formés en stage de 4 jours en début d'année suivi de 50 heures de formation TIC en première année avec certification C2I à la clé
3- elle a mis en place une forte politique de communication qui est répétée depuis 4 rentrées et elle a réalisé des manuels utilisateur en papier distribués à près de 50 000 exemplaires depuis 2003 -télécharger la dernière version pdf 3,1 Mo NB : ces manuels sont sous licences Creative Commons-)
4- elle à augmenté le nombre de machines disponibles en réel libre service (plus de 500 machines dédiées dans des salles avec des moniteurs), lancé le dispositif MIPE depuis maintenant 5 ans, ouvert 62 points d'accès wifi gratuits et mis en place un service de support dédié).

A titre de comparaison deux établissements de Rhône-Alpes tendent vers ces résultats : l'Université de Savoie annonce approcher d'un tel résultat tout comme l'ENSSIB.
La première dispose de son portail et de ses outils depuis près de 7 années et les étudiants ont été progressivement formé à cet outil. La seconde est une école qui utilisait préalablement les mêmes outils que ceux qui ont été intégrés (il n'y a donc sans doute pas de rupture dans la représentation que ce font les usagers de ces outils).

Voici maintenant un exemple contraire :
La région Rhône Alpes a décidé avec les établissements de mettre en place un bureau virtuel en octobre 2003. Celui ci a été choisi sans les universités en février 2004. Il devait rentrer en fonction en mai 2004 mais de nombreux problèmes liés à l'efficaité des technologies utilisées ont repoussé un démarrage effectif à la rentrée universitaire 2005.
167 625 comptes étaient annoncés en janvier 2006 (les derniers chiffres indiquent de l'ordre de 153 000 utilisateurs).

Il a donc naturellement été annoncé par la Région comme par l'éditeur qui visait d'autres marchés en France qu'il y avait plus de 165 000 utilisateurs dans les établissements d'enseignement supérieur de Rhône-Alpes.

Mais regardons les chiffres de plus près :

Pour être précis, ces comptes en fait sont les entrées d'annuaire des universités recopiées dans l'annuaire de la Région Rhône-Alpes : ce sont des comptes en devenir (potentialisés).

Dans les faits, fin février 2006 (soit deux ans après le début du projet), un peu de moins de 27 000 utilisateurs avaient activé leur compte et 8 000 utilisateurs différents se connectaient par semaine (soit moins de 5% des utilisateurs potentiels) pour un peu moins de 4 sessions différentes par semaine. Ces chiffres n'avaient quasiment pas changé en mai dernier (voir les chiffres publics sur le site de l'Université de Lyon).
Deux années après le début d'un projet en généralisation, seul 1 utilisateur sur 20 est un devenu un utilisateur régulier alors même que nous sommes nombreux à nous demander comment on peut étudier sans utiliser un ENT !
Il s'agit bien sur de valeurs moyennes car certains établissements ayant fait d'importants efforts d'information et de formation étaient à plus de 12 % d'utilisateurs réels alors que d'autres parmi les plus plus importants en volume étaient à moins de 1% !
A noter que, dans de nombreux cas, les étudiants ne disposaient pas d'autres services numériques que ceux mis à disposition par la Région ce qui aurait du augmenter de façon significative le nombre d'utilisateurs.

Quel chiffre doit on retenir de cette analyse sommaire (qui mériterait d'être affinée sur bien des points) :
- celui de 167 625 utilisateurs déclarés (courants ou potentiels) ou celui des 8 000 utilisateurs réels ?
- celui de moins de 5% d'étudiants utilisant couramment le bureau virtuel par rapport aux utilisateurs potentiels ?
- celui de 3 utilisateurs sur 4 ayant activé leur compte au moins une fois mais ne l'utilisant plus ?

Et bien sur je ne parle pas des calculs du coût total de possession d'un tel service numérique car le calcul des coûts se fait bien souvent sur les utilisateurs potentiels et jamais sur les "utilisateurs réels" : le chiffre en euros serait bien sûr affolant pour toutes les collectivités !

Il y a bien sûr d'autres exemples du même tonneau dans le secondaire qu'il faudrait étudier de plus près.

Pour terminer, quelques questions pour susciter des commentaires :

  1. Qui a intérêt à laisser croire qu'il y a énormément d'utilisateurs effectifs ?
  2. Est ce que ce type de message nous aidera à progresser dans les usages réels de ces ENT ?
  3. Est ce qu'un ENT qui marche, c'est un ENT qui peut potentiellement être utilisé par beaucoup de monde ou un ENT qui est utilisé couramment par un nombre raisonnable d'usagers ?
  4. Ne faut il pas reprendre les problèmes à la base et les résoudre ?

- disposer d'ENT et surtout de briques applicatives adaptés aux publics et à leurs attentes (et pas forcément d'outils dont l'ergonomie est adaptée aux cadres entreprises mondialisées que l'on tente de rendre utilisable par des enfants du cycle 2 jusqu'aux jeunes adultes de nos universités), ne pas partir tout de suite sur des outils à tout faire mais se centrer sur quelques applications clés.
- insister sur la formation et l'accompagnement (en général il n'y a quasiment plus de budgets pour ces missions et l'EN fait ce qu'elle peut souvent avec les moyens du bord -entendons par là à moyens constants-)
- rendre publiques les statistiques d'usages comme cela à été fait en Rhône-Alpes dans le Supérieur afin de disposer d'outils d'évaluation incontestables et publiques (ce qui suppose de revoir les systèmes de comptage effectifs).

5. Ne faut il pas insister également sur les expériences qui ne fonctionnent pas et arrêter de diaboliser des projets qui compteraient des centaines d'utilisateurs réellement investis ?
6. Ne peut-on croiser les données avec les éditeurs de contenus numériques (qui doivent disposer de statistiques précises) ?

A bientôt pour en discuter...

Commentaires

dans ma campagne on a tendance à utiliser ce qui rend service plutôt que ce qui est joli mais que ne sert à rien.
Ne pourrait t on pas comparer les services "et" les contenus proposés par l'ENT qui fonctionne et ceux proposés par l'autre ENT qui ne fonctionne pas ?
je ne pense pas que le succès ou non vient d'un défaut de communication car les nouvelles vont vite dans les universités quand un outil est utile.
une petite grille nous éclairerait bien.
cordialement
Pierre


Amusant : ou comment comparer les statistique d'un ENT complet (BV + plate forme pédagogique + portail + Escolarité + Doc) à celui d'un seul BV.

C'est aussi comparer un projet vieux de 3 ans à un projet existant depuis 1 ans.

Quand à la phrase : "Celui ci a été choisi sans les universités en février 2004." c'est oublier qui a rédigé le cahier des charge à l'époque ...

Un regret aussi : sur Rhône Alpes nous n'avons pas réussi à faire émerger une communauté (pédagogique ou technique) autour de notre projet COMMUN d'ENT (la viste du forum consacré au projet : http://encora.cura.fr/forum/ en dit long)

Quelques élements de réponses aux remarques d'Eric Payan :
1- pourquoi comparer un ENT complet à l'usage d'un seul BV ?
Tout simplement parce que les composants du BV constituent la "killer application" de l'ENT avec sans doute plus de 85 % des connexions à l'ENT permettant d'aller sur le BV pour travailler ensemble, organiser son temps perso ou traiter ses mails. Donc si le BV n'est pas utilisé de façon importante, l'accès à l'ENT en mode identifié restera faible.
2- comparer un projet de 1 an avec un projet de 3 ans ?
le projet du BV Rhône Alpes a démarré en février 2004 et aurait du fonctionner pleinement à la rentrée 2004. En raison de dysfontionnements techniques et fonctionnels liés au choix techniques, le projet a pris plus d'un an de retard. Cependant, l'université qui a servi de support au déploiement de ces technologies basées sur des produits Microsoft dispose d'accès au service depuis 2 ans et présentait en mai dernier moins de 4 % d'utilsiateurs réels par rapport aux utilisateurs potentiels.
3- Je confirme que les universités ont été associées de façon trés étroite pour réaliser le cahier des charges fonctionnel (mais pas technique) du BV Rhône-Alpes mais qu'a aucun moment, elle n'ont été associées aux choix du prestataire et des solutions logicielles (Microsoft) qui relèvent de la seule responsabilité de la Région Rhône-Alpes.
4- Il est vrai qu'une communauté pédagogique soit difficile à faire émerger au niveau régional mais cependant elle a pu émerger à l'échelle des grandes agglomérations. Je partage tout à fait l'analyse sur l'absence d'utilisation des outils mis en place pour piloter le projet Encora sous ses aspects techniques. Ils ont tout simplement été boycotté de façon parfaitement efficace par les membres des services informatiques des établissements. Ce fut une bonne leçon :-)

>Tout simplement parce que les composants
>du BV constituent la "killer application"
>de l'ENT avec sans doute plus de 85 % des
>connexions à l'ENT

Comment l'affirmer ? d'ou vient ce chiffre ?
Au vue de mon expérience, sur un seul établissement il est vrai, la "killer application" c'est les emplois du temps. Je ne doute pas que les usages changent avec le temps et la prise en main des services mais gardons nous de toute "killer" affirmation.

>Cependant, l'université qui a servi de
>support au déploiement de ces technologies
>basées sur des produits Microsoft dispose
>d'accès au service depuis 2 ans

Il me semble me souvenir que vous étiez à l'inauguration ... jettez un cout d'oeil à votre agenda. Je vous rejoins pour affirmer que pour les usages ce n'est pas la date prévisionnel qui compte mais bien la date de mise en service.

>Je partage tout à fait l'analyse sur
>l'absence d'utilisation des outils mis en
>place pour piloter le projet Encora sous
>ses aspects techniques. Ils ont tout
>simplement été boycotté de façon
>parfaitement efficace par les membres des
>services informatiques des établissements.

Pas seulement par les services informatiques, les fonctionnels et les responsables du projet n'ont pas plus participé (le forum n'etait pas que technique). Et si le problème venait de la gestion du projet ?

Nous ne referons pas l'histoire, il importe maintenant de conserver une vision objectives de nos réalisations et de leurs usages pour piloter correctement nos projets.

Je ne suis pas sure d'avoir cerné le fond du problème mais merci pour ce post.

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